Affaire Orpea : qui est Maître Sarah Saldmann, l’avocate derrière les familles plaignantes ?

ENTRETIEN EXCLUSIF. Alors que les groupes Orpéa et Korian sont sous les feux des projecteurs, l'avocate Sarah Saldmann s'apprête à lancer une action collective pour défendre les victimes de ces géants de maisons de retraite. Rencontre.

Sommaire

  • Créer son cabinet, un tournant dans sa carrière
  • Maître Sarah Saldmann, son combat contre l’omerta et l’impunité
  • Jeune, avocate et co-auteure pour accompagner les familles

La sortie du livre « Les Fossoyeurs » du journaliste Victor Castanet, sur la gestion des Ehpads du groupe Orpea a eu l’effet d’une bombe. Publié en janvier dernier, il dénonce de graves défaillances au sein du leader mondial de maisons de retraites. Alors que les cas de maltraitance au sein de ces établissements sont analysés au peigne fin dans les médias, Maître Sarah Saldmann, avocate au barreau de Paris veut rendre justice aux victimes. Elle s’apprête à lancer une « action collective » contre Orpea et Korian, les deux grands groupes principalement mis en cause. Passionnée par son métier et portée par le goût de la justice, elle nous parle de son parcours, de sa vie d’avocate et de ses sources d’inspiration. Rencontre.

Créer son cabinet, un tournant dans sa carrière

Informelles : Quel est votre parcours ?

Sarah Saldmann : Je suis diplômée d’un master en droit à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. J’avais commencé à étudier le droit public, mais finalement je me suis rendue compte que je préférais le droit des personnes (le droit de la famille et le droit pénal de la famille). J’ai ensuite passé le barreau. J’ai effectué mon stage de fin d’études chez Olivier Pardo & Associés. Celui-ci été formidable et pour moi une grande source d’inspiration. Une fois diplômée, j’ai travaillé pour un cabinet quelques mois, mais je me suis vite aperçue que je préférais me mettre à mon compte. Beaucoup de personnes me l’avaient déconseillé et, pourtant, j’encourage les jeunes avocats à le faire. Je pense qu’on a tous un réseau, sans en avoir forcément conscience, et les confrères aussi peuvent être un très bon appui pour se lancer.

Pourquoi vous a-t-on déconseillé de vous mettre à votre compte ?

S.S. : Une fois qu’on accède à la profession, en général on travaille pour un cabinet pendant quelques années. Cela nous permet d’avoir une rétrocession d’honoraires fixe chaque mois, d’accroître notre visibilité et on peut aussi développer notre propre clientèle. Se lancer en indépendant peut être plus risqué car on ne sait pas dans quoi on s’aventure. Rien n’est assuré, si on n’a pas de client alors on a pas de rétrocessions d’honoraires. La difficulté que j’ai eue, c’était pendant le confinement car les tribunaux étaient fermés. Mais j’ai eu la chance de tomber sur les bonnes personnes et grâce à l’effet bouche à oreille, mon cabinet connait un développement constant. Néanmoins, je me dis que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, c’est pour cela que je travaille énormément.

Pourquoi faire du droit pénal et de la famille votre pratique dominante ?

S.S : J’ai besoin de créer un lien avec les personnes avec qui je travaille, l’aspect humain est très important pour moi. C’est pour cela que j’ai décidé de me dédier à ces affaires plutôt que de faire du droit fiscal ou du droit des sociétés. Je ne vis pas cette profession comme un travail. Même quand je suis en vacances, j’ai toujours mon ordinateur et mes dossiers avec moi car je ne vois pas cela comme une contrainte. Le métier d’avocat m’anime, je ne pense pas que je pourrais faire autre chose de ma vie.

« Je ne vis pas cette profession comme un travail. Même quand je suis en vacances, j’ai toujours mon ordinateur et mes dossiers avec moi car je ne vois pas cela comme une contrainte.[…] Je ne pourrai pas faire autre chose de ma vie. » Sarah Saldmann, avocate et co-auteur de « Tout pour se défendre! Mes droits, mode d’emploi », chez Robert Laffont

Maître Sarah Saldmann, son combat contre l’omerta et l’impunité

Vous lancez actuellement une action contre les groupes Korian et Orpea, comment vous êtes-vous retrouvée à gérer ces affaires ?

S.S : En mars 2020 plusieurs personnes me disaient que la prise en charge de leurs proches se passait mal dans les Ehpads du groupe Orpea et principalement dans les établissements du Corbusier, des bords de seine et du 16ème arrondissement. J’ai commencé à écrire des courriers, j’ai passé des appels pour comprendre ce qui se passait exactement. Les familles étaient surtout dans l’urgence de trouver des solutions pour leurs parents et n’étaient pas disposées à porter plainte sur le moment. Par ailleurs, à cette époque on ne parlait pas trop des Ehpads, plutôt du confinement. Je tiens à préciser que les familles étaient désemparées, puisqu’une chambre coûte en moyenne 5000 euros par mois. Pour ce prix, on peut s’attendre à un service de qualité au vu de l’image luxueuse que renvoie ces groupes. La décoration est raffinée, les tables sont joliment dressées, il y a également des piscines etc. Mais le service attendu n’était pas au niveau. […] C’est vraiment à la sortie du livre « Les fossoyeurs » de Victor Castanet que les familles sont revenues vers moi et m’ont donné leur accord pour porter plainte.
J’ai beaucoup réfléchi à la manière de procéder. Orpea est une grosse machine et dispose d’un éventail de possibilités. Les dirigeants peuvent très bien mettre en place un service juridique, traiter les plaintes déposées et payer quelques dommages et intérêts et « s’en sortir » sans trop de difficultés. Or les familles n’ont pas d’intérêts financiers. Certaines me demandent même un euro symbolique. Aujourd’hui, leur but est de mettre fin à la maltraitance des personnes âgées et que l’impunité cesse.
J’ai alors décidé de mener une « action collective » parce que j’ai remarqué – aussi grâce au livre de Victor Castanet – que porter atteinte à leur réputation peut être très efficace.

Qu’est-ce qu’une action collective ?

S.S : L’action collective, il ne faut pas la comprendre comme la class action à l’américaine où il y a une plainte pour mille personnes par exemple. En France nos codes de procédure ne permettent pas de faire ça en droit pénal. Ainsi, pour contourner cette interdiction, il faut que chacun ait sa propre plainte, mais qu’elles soient toutes déposées le même jour pour créer un effet de masse. Ce que je n’avais pas anticipé, c’était le nombre de plaignants: j’ai eu plus de 500 signalements pour chacun des deux groupes ! Par ailleurs, il est intéressant de remarquer qu’un tiers des signalements qui ont été déposées proviennent également du personnel d’Orpea.
Une chose en entraînant une autre, j’ai également reçu des plaintes contre le groupe Korian. C’est dans ces conditions que j’ai aussi décidé de mener une action collective contre ce groupe.

Qu’attendez-vous concrètement de cette action collective ?

S.S : C’est surtout les familles que je représente qui attendent la fin de l’omerta et de l’impunité. Pour la plupart d’entre elles, leurs parents sont décédés, elles ne vont donc pas les retrouver. Ce qu’il faut, c’est qu’on s’occupe correctement des personnes âgées. Je pense que les établissements concernés sont en mesure de faire le nécessaire.

À qui revient la faute ?

S.S : A mon sens les soignants sont maltraitants malgré eux, parce que lorsque vous êtes seul à vous occuper d’un étage entier, vous ne pouvez pas faire le nécessaire correctement.

A ce jour combien de signalements avez-vous reçus ?

S.S : Je n’ai pas refait les comptes depuis le 17 février date à laquelle j’ai été auditionnée par la comission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale. A l’époque, j’avais 600 signalements contre Orpea, 500 contre Korian et 40 contre DomusVi.

Recevez-vous des menaces de la part de ces groupes ?

S.S : Il y a certaines pressions. J’ai beaucoup de menaces anonymes donc je ne peux pas affirmer que c’est eux. Si je devais porter plainte ce serait contre X. Il y a aussi beaucoup de salariés qui se rendent dans des cybercafés et se créent de fausses boites mail parce qu’ils ont peur que leur nom soit retrouvé. Ou bien juste pour me faire part de leur récit.

Jeune, avocate et co-auteure pour accompagner les familles

Lors de votre audition le 17 février par la commission des affaires sociales de l’assemblée nationale vous dites “on m’accuse sur mon âge, on me dit que je suis trop jeune et que je vais me faire bouffer par eux”. Quel est votre état d’esprit et qu’avez-vous à leur répondre ?

S.S : Je pense que ce n’est pas l’âge qui pose problème. Si j’étais un homme de trente ans il n’y aurait pas de problème. Je vois des confrères de trente ans qui font pleins de choses et on ne leur dit rien. En tant que femme, il faut se battre un peu plus que les autres. On est jugées plus difficilement, mais mais cela vaut pour tous les domaines. Je ne vis pas cela comme une faiblesse.

Comment faites-vous face aux critiques ?

S.S : Je prends en compte les critiques constructives. Les critiques du type « elle est jolie, elle est trop jeune, elle trop si elle est trop ça » n’ont aucune pertinence pour moi. Par ailleurs, j’essaie de ne pas considérer ce qui est dit sur les réseaux sociaux etc.

Vous avez écrit le livre « Tout pour se défendre ! Mes droits, mode d’emploi ! »  aux éditions Robert Lafont, pouvez-vous nous en dire plus ?

S.S : Je l’ai co-écrit avec Monsieur le Bâtonnier Olivier Cousi qui est malheureusement décédé le 2 mars dernier. Par ailleurs il a tenu à ce que ses bénéfices soient reversés au Barreau de Paris Solidarités. Cette association s’adresse prioritairement au public en situation d’exclusion, en organisant l’accès à des consultations gratuites assurées bénévolement par des avocats parisiens.
Le but de ce livre c’est de rendre le droit à la portée de tous. On a donc choisi des situations de la vie quotidienne pour que les gens puissent adopter les premiers réflexes pour se défendre lorsqu’ils rencontrent une situation difficile. Par exemple, il y a un chapitre sur le droit du travail, le droit de la famille, le droit routier etc.

Avez-vous un.e rôle modèle ?

S.S : Simone Veil. C’est un peu classique je l’avoue, mais j’admire son courage. Quand on sait ce qu’elle a traversé (les camps de concentration par exemple) et la résilience dont elle a fait preuve, c’est assez impressionnant. Elle a mené des combats qui méritent encore aujourd’hui tout notre respect.

Quelle est votre philosophie de vie ?

S.S : Je suis naturellement positive et c’est ce qui m’aide au quotidien.

 

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