Portrait de femme: Alice Guy, la pionnière du cinéma moderne

Oubliée pendant des décennies, Alice Guy est la toute première femme réalisatrice et productrice de l’histoire du cinéma, avec plus de 700 films à son actif. En France elle participe à la création de Gaumont et aux USA elle fonde Solax. Focus sur l'une des artistes oubliées du septième art et figure majeure du féminisme du XXe siècle.

Sommaire

  • Une vie de scénario
  • La vie d’Alice Guy : le cinéma !
  • Une pionnière du féminisme contemporain
  • Prologue de sa carrière
  • Une reconnaissance tardive

Une vie de scénario

Joséphine Baker faisait le show, Alice Guy le créait. Femme passionnée, elle aimait donner vie aux images et transporter le spectateur dans des histoires riches. Et elle inventa le cinéma moderne. Promise à un autre avenir, Alice Ida Antoinette Guy naît en 1873 à Saint-Mandé (Val-de-Marne). Elle passe une partie de son enfance en Amérique du Sud où son père, Émile, est propriétaire d’une chaîne de librairies au Chili. Après la faillite de l’affaire familiale, elle regagne la France à l’âge de six ans, trois ans après l’avoir quittée. Peu de temps après, en 1879, son grand frère et son père meurent. Alice se retrouve ainsi seule, à Paris, avec sa mère. Elle fait le choix de poursuivre des études de sténographie, pratique qui consiste à écrire d’une manière aussi rapide que la parole. Ce n’est pourtant pas à travers ses écrits qu’Alice Guy va s’illustrer, mais bien grâce à ses créations cinématographiques.

La vie d’Alice Guy : le cinéma !

Secrétaire de direction au Comptoir général de la photographie, Alice décide de prendre son destin en main. Dirigée par Léon Gaumont, la société occupe une place centrale dans la vente d’outils photographiques et commence à s’intéresser aux image animées et au cinéma naissant. La jeune secrétaire sent que son heure est arrivée. « J’ai demandé à Gaumont de faire quelques saynètes et de les mettre en scène« , expliquera-t-elle en 1957 dans un entretien à la radio disponible sur le site de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel).

« J’ai demandé à Gaumont de faire quelques saynètes et de les mettre en scène » Alice Guy, archive radio de 1957 

Léon Gaumont lui répond : « c’est une affaire de jeune fille. Je veux bien. Mais à condition surtout que ça n’empiète pas sur votre courrier ». Alice Guy devient alors la première femme réalisatrice de film. En 1896, à 23 ans, elle tourne La Fée aux choux. Ce court-métrage de 51 secondes est l’une des premières fictions du cinéma.

Alice Guy révolutionne le cinéma dès ses débuts. En 1905, la réalisatrice crée Alice Guy tourne une phonoscène, une production dans laquelle elle se filme en train de filmer : c’est la naissance du making-of. Un an plus tard, La vie et la mort du Christ sollicite quelques 300 figurants, 25 décors différents (intérieurs comme extérieurs). Le film dure 34 minutes, un record pour l’époque.

Une pionnière du féminisme contemporain

La jeune réalisatrice impose son style au monde du cinéma. Elle est la seule femme derrière une caméra jusqu’en 1920 et l’utilise pour promouvoir des messages d’égalité et de solidarité. Plus d’un siècle après ces débuts dans le cinéma, Alice Guy commence à être reconnue dans le milieu. Depuis 2018, un prix à son nom est décerné à la meilleure réalisatrice de l’année.

Alice Guy est également novatrice dans sa manière de « féminiser » ses productions, notamment dans le dans le choix des sujets traités. Dans sa première œuvre, La Fée aux choux, elle évoque la natalité tout comme dans Madame a des envies, sortie en 1907. Dans Les résultats du féminisme, film de 7 minutes de 1907, elle dépeint une société où les rôles entre femmes et hommes sont totalement inversés. Les premières sont mises en scène cigarettes à la bouche, lisant le journal tandis que les seconds cousent, font le ménage et la vaisselle. Sur le ton de la satire, Alice Guy s’amuse à inverser apparences et comportements des sexes opposés. Quand les hommes décorent leurs cheveux et nettoient d’un air innocent, les femmes séduisent, accoudées au comptoir du bistrot.

Prologue de sa carrière

En 1907, Alice Guy s’envole vers les États-Unis. « Mon mari (NDLR Herbert Blaché) a été envoyé en Amérique pour représenter le Chronophone et naturellement je l’ai suivi« , raconte-t-elle en 1957. Elle est la première femme de l’histoire à lancer sa propre société de production : Solax. Elle produit et réalise alors des films qui font son succès outre-Atlantique comme La charmante petite dame française. Malgré de bonnes critiques, la durée de ses productions est trop courte pour qu’elles soient considérées comme de vraies productions cinématographiques. Qu’importe, Alice Guy poursuit son rêve et continue de se distinguer. En 1912, elle innove encore en ne faisant tourner que des Afro-américains dans A fool and his money.

Mais à la suite de son divorce, Alice Guy se retrouve ruinée. En 1922, elle rentre en France avec ses deux enfants à charge. Ses tentatives de se relancer dans le cinéma échouent. La réalisatrice est tout de même décorée de la Légion d’honneur en 1958. Elle meurt dix ans plus tard.

« Elle était une cinéaste d’une rare sensibilité avec un œil poétique remarquable » Martin Scorsese, réalisateur américain en 2012 

Une reconnaissance tardive

Alice Guy laisse une empreinte majeure dans l’histoire du septième art en ayant créé plus de 700 films et surtout en multipliant les innovations et prouesses à un jeune âge et dans un milieu dominé par les hommes. La reconnaissance viendra des Etats-Unis. En 2012, Martin Scorsese lui décerne à titre posthume le Lifetime Achievement Award de la prestigieuse Director’s Guild of America. Six ans plus tard, Be Natural : l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché (Be Natural: The Untold Story of Alice Guy-Blaché), le documentaire de Pamela B. Green co-produit par Jodie Foster et Robert Redford et présenté au Festival de Cannes, est une occasion supplémentaire de réhabiliter cette figure oubliée du cinéma mondial. En France, une bande dessinée consacrée à la vie d’Alice Guy a été publiée par Casterman en septembre 2021…

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