Beate Sirota Gordon, l’Américaine de 22 ans qui émancipa les Japonaises

Après la guerre, une jeune Américaine -tout juste naturalisée- introduit dans la nouvelle constitution du Japon démocratique deux articles qui vont faire des Japonaises des "égales" des hommes. Il faudra quarante ans pour que sa contribution soit reconnue. Portrait de Beate Sirota Gordon.

Sommaire

  • Les Japonaises deviennent égales en droit
  • Une femme cosmopolite
  • « Vous êtes une femme ? »
  • Idéaliste de 22 ans
  • A l’origine des articles 14 et 24
  • Retour à New York
  • Une reconnaissance tardive

 

Les Japonaises deviennent égales en droit

Nul n’est prophète en son pays ! La formule pourrait résumer l’histoire de l’Américaine Beate Sirota Gordon. C’est grâce à elle que les femmes japonaises deviennent les “égales” de leurs congénères masculins en 1947.

Alors même que, rappelle The Atlantic dans un portrait de Beate, tous les efforts en ce sens pour amender la Constitution américaine depuis les années 20 ont échoué. Reconnue au Japon, elle reste pourtant méconnue dans son pays d’adoption, les Etats-Unis.

Une femme cosmopolite

Née à Vienne en 1923, Beate Sirota Gordon est la fille d’immigrants juifs russes. De 5 à 15 ans, elle passe sa jeunesse à Tokyo. Son père, pianiste, y enseigne et donne des concerts. En 1939, elle part aux Etats-Unis étudier au Mills College à Oakland (Californie), la plus ancienne université pour femmes de l’Ouest américain. 

Après l’attaque de Pearl Harbor, elle perd tout contact avec ses parents. Multilingue, elle est recrutée par l’armée américaine. Sa mission ? Ecouter les émissions de radio japonaises. Diplômée de Mills College en 1943, elle reçoit la citoyenneté américaine en 1945.

Beate Sirota Gordon

Le général MacArthur et l’empereur Hirohito après la guerre / Photo by World History Archive/ABACAPRESS.COM

« Vous êtes une femme ? »

Après un bref passage à Washington comme interprète dans l’équipe du général MacArthur, la jeune Américaine le suit à Tokyo. A la veille de Noël 1945, elle arrive donc au Japon. 

Elle retrouve ses parents et, en février 1946, on lui demande de travailler sur un projet top secret : la nouvelle constitution. Elle doit être rédigée discrètement et présentée au public japonais comme un document “japonais”. Son supérieur lui dit : « vous êtes une femme ; pourquoi n’écrivez-vous pas la section sur les droits des femmes ? »

Idéaliste de 22 ans

A vingt-deux ans, sans expertise particulière, elle s’attelle à la tâche. Idéaliste, elle veut vraiment changer la condition des femmes japonaises qu’elle a observée lorsqu’elle a grandi à Tokyo. « Les femmes n’avaient aucun droit. (…) Elles n’étaient pas formées pour faire carrière et ne pouvaient donc pas obtenir un travail qui les intéressait. (Elles) n’avaient aucun droit de succession, aucun droit de choisir leur propre domicile », se souvient-elle des années plus tard.

 

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A l’origine des articles 14 et 24

Armée d’une machine à écrire et de ses convictions, elle est à l’origine des articles 14 et 24. Le premier bannit les discriminations : « Tous les peuples sont égaux devant la loi et il ne peut y avoir de discrimination dans les relations politiques, économiques ou sociales en raison de la race, de la croyance, du sexe, de la situation sociale ou de l’origine familiale ».

L’article 24 stipule que « Le mariage ne peut être fondé que sur le consentement mutuel des deux sexes et il doit être maintenu par la coopération mutuelle sur la base de l’égalité des droits du mari et de la femme ». Jusqu’alors, les mariages forcés étaient la norme au Japon

Retour à New York

La constitution entre en vigueur en 1947. Un an plus tard, elle épouse Joseph Gordon – qui dirige l’équipe des interprètes des services secrets américains dans le Japon d’après-guerre. Elle s’installe à New York qu’elle ne quittera plus. Elle devient une figure « emblématique » de la Japan Society. Responsable des arts du spectacle, elle fait venir aux États-Unis des artistes asiatiques peu connus.

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Les femmes japonaises égales en droit grâce à Beate Sirota Gordon / Photo by Hitoshi Yamada/ANDBZ/ABACAPRESS.COM

Une reconnaissance tardive

Jusqu’au milieu des années 80, elle passe sous silence sa contribution à la Constitution japonaise. Elle craint une réaction négative des milieux conservateurs nippons. Puis elle décide finalement de parler. Ses mémoires, Noël 1945, paraissent au Japon en 1995. Deux ans plus tard, le livre est publié aux Etats-Unis sous le titre The Only Woman in the Room.

En 1998, le gouvernement japonais lui décerne sa plus haute distinction, l’Ordre du Trésor Sacré. Un documentaire, The Gift from Beate, lui est consacré. Beate Sirota Gordon décède en 2012 à son domicile de Manhattan à l’âge de 89 ans. Les deux articles, 14 et 24, de la Constitution japonaise lui ont survécu.

 

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