Vues du monde : Eileen Gu ou Gu Ailing ? La star duale des JO 2022

Eileen Gu - ou Gu Ailing en chinois- est championne de ski acrobatique et LE visage des Jeux Olympiques d'hiver 2022 de Pékin. Sino-américaine, elle tente de surmonter les tensions entre ses deux pays.

Sommaire

  • De quoi ces JO sont-ils le nom ? 
  • Des Jeux à l’image de Xi Jinping
  • Eileen Gu, le visage souriant de Pékin 2022
  • Au cœur de la tension
  • « Survoler la mêlée géopolitique »
  • Loin du politique
  • La troisième athlète féminine la mieux payée
  • Américaine aux Etats-Unis, Chinoise en Chine

De quoi ces Jeux Olympiques sont-ils le nom ?

Evan Osnos du New Yorker s’interroge sur “ce que les Jeux Olympiques « régressifs » de Pékin nous apprennent sur l’avenir de la Chine”. Le contraste est saisissant, indique l’auteur, avec les JO d’été de 2008. Même si à l’époque le Parti communiste maintenait son contrôle implacable sur la société chinoise, il y avait un parfum d’ouverture au monde, l’illusion qu’il était toujours possible de se jouer des censeurs alors que les autorités n’avaient pas encore la pleine maîtrise d’un “Internet encore trop nouveau et complexe”Mais l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012 a mis fin à cette illusion. Il était temps de remettre au pas une société civile en voie d’émancipation depuis deux décennies.

Eileen Gu

Président Xi Jinping à la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin ©Xinhua/ABACAPRESS.COM

Des Jeux à l’image de Xi Jinping

Ces jeux sont ainsi à l’image de Xi. Dans l’ensemble, ils sont “une affaire discrète, isolée, limitée non seulement par la pandémie mais aussi par la détermination du Parti communiste à supprimer tout défi à son pouvoir”, écrit le New Yorker. Les jeux ont commencé par une provocation. Provocation lorsqu’une jeune skieuse de fond de 20 ans, Dinigeer Yilamujiang, d’origine ouïghoure, est choisie pour allumer la flamme olympique avec Zhao Jiawen de la majorité ethnique Han.

Les médias chinois -sous contrôle- ont salué une Yilamujiang, au « visage souriant et à la silhouette jeune », montrant « au monde un Xinjiang beau et progressiste »Pour le New York Times, cet effort de propagande choque tous les Ouïghours de l’étranger. « Alors que mon pays est transformé en une prison à ciel ouvert, ils montrent une Ouïghoure heureuse allumant la torche olympique », déclare Rahima Mahmut, directrice pour le Royaume-Uni du Congrès mondial ouïghour et directrice exécutive de Stop Uyghur Genocide.

 

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Dinigeer Yilamujiang allume la flamme olympique avec Zhao Jiawen
©DPA/ABACAPRESS.COM

Eileen Gu, le visage souriant de Pékin 2022

Les Jeux se sont poursuivis par la fierté des médailles d’or, notamment celle hautement symbolique d’Eileen Gu dans l’épreuve de ski freestyle en big air face à la Française Tess Ledeux lors d’un ultime saut d’anthologie. 2,6 millions de followers sur Weibo, 1,1 million sur Instagram, cette sino-américaine de 18 ans est en train d’inventer une synthèse utile pour tous ceux qui devront jongler entre les deux super-puissances du XXIe siècle. Pour La Repubblica, “elle est la femme symbole des JO”.Elle est le visage de ces Jeux”, renchérit le Financial Times

eileen gu

La chinoise Eileen Gu remporte l’épreuve de ski freestyle en big air
©Tass/ABACAPRESS.COM

Au cœur de la tension

« D’un côté, (Xi Jinping et les dirigeants chinois) veulent désespérément faire partie du monde, être respectés. Mais de l’autre, ils sont opposés de manière agressive à toute intégration. C’est une véritable contradiction”, analyse l’expert Orville Schell, directeur du Centre sur les relations Etats-Unis-Chine de l’Asia Society, cité par le New Yorker. 

Eileen Gu est au cœur de cette contradiction. “Née et élevée à San Francisco, (elle) a décidé en 2019 de s’engager pour la Chine, pays d’origine de sa mère (qui a émigré il y a trente ans en l’élevant avec sa propre mère). Elle y est bien connue, sous le nom de Gu Ailing, skieuse de haut niveau et top model en herbe”, écrit John Branch du New York Times.

« Survoler la mêlée géopolitique »

Pour elle, les principaux obstacles ne sont pas sportifs “mais de survoler la mêlée géopolitique de ces Jeux olympiques -au-dessus des boycotts diplomatiques, des accusations de violations des droits de l’homme et des débats vigoureux sur l’avenir du monde- et de redescendre en toute sécurité, à cheval sur le fossé croissant entre les deux superpuissances”, poursuit le quotidien new-yorkais. 

 

« Le sport est une force qui unit les gens au lieu de les diviser »  Eileen Gu, championne olympique

Loin du politique

Eileen Gu, prudente, insiste plutôt sur le côté humain des choses et sa mission de connecter les gens, refusant tout rôle politique, couvée par sa mère et sa grand-mère, “une histoire multigénérationnelle et multiculturelle de trois femmes fortes”. On la voit d’ailleurs plutôt dans les fashion shows et les publicités de ses sponsors -Tiffany, Cadillac, Estée Lauder, ou Louis Vuitton- et dans les magazines de mode. 

“Ces dualités la définissent. Est-elle une skieuse ou un mannequin ? Une adolescente loufoque ou une icône mondiale ? Une étudiante studieuse de Stanford (acceptée, elle a reporté son admission d’un an) ou une influenceuse des médias sociaux ? Est-elle chinoise ou américaine ?”, s’interroge ainsi le New York Times.

La troisième athlète féminine la mieux payée

Mais sa position personnelle complexe –”plaire au gouvernement et à la population de Chine tout en faisant sa promotion aux États-Unis et dans le monde entier”– n’est pas isolée. Installée aux Etats-Unis, la Chinoise Chloé Zhao, qui a remporté un Oscar pour son film Nomadland, subit la censure des autorités chinoises.

Eileen Gu incarne aussi le dilemme dans lequel se trouvent nombre de marques occidentales pour lesquelles le marché chinois est le premier en termes de revenus. Au moindre faux pas et les conséquences commerciales sont dramatiques. The Economist estime que Gu a gagné plus de 15 millions de dollars en 2021, ce qui fait d’elle la troisième athlète féminine la mieux payée derrière Naomi Osaka et Serena Williams.

Américaine aux Etats-Unis, Chinoise en Chine

L’athlète-mannequin s’en tient donc à une neutralité duale ou une dualité neutre. Elle invoque même une mission inclusive. « Quand je suis aux États-Unis, je suis américaine, mais quand je suis en Chine, je suis chinoise », dit-elle souvent. 

“Alors qu’elle est idolâtrée en Chine, elle a été fortement critiquée par de nombreux fans et médias aux États-Unis, où elle est accusée de faire passer les intérêts commerciaux avant ses véritables racines et de faire du tort au pays qui l’a formée en tant qu’athlète et où elle prévoit de poursuivre ses études”, explique El PaísIl reste maintenant à voir si la synthèse Gu pourra fonctionner et servir d’exemple…

Sa posture est critiquée par Hu Xijin, ancien rédacteur en chef et aujourd’hui chroniqueur du Global Times, l’organe de propagande en anglais. « La réalité pourrait être différente de ce qu’elle souhaite », indique l’éditorialiste que le Nikkei Asia qualifie de belliqueux. « La dégradation des relations entre les États-Unis et la Chine bloque presque une telle voie », s’emporte Hu Xijin.

 

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