Entreprendre autrement: Marie-Christine Levet du fonds Educapital

Cofondatrice du plus grand fonds edtech européen, Educapital, qui vient de lever 100 millions d’euros, Marie-Christine Levet décrypte son marché en pleine croissance, boosté par le Covid19. A la clé : formation et éducation pour répondre aux défis de l'avenir. Entretien exclusif.

Sommaire

  • Educapital, le plus grand fonds edtech européen, a été fondé par deux femmes
  • Le marché des start-ups dédiées à l’éducation porté par la crise du Covid19
  • Pénurie d’enseignants, décrochage scolaire, des métiers qui n’existent pas encore…
  • L’edtech française est plus féminine que la French Tech, mais le compte n’y est pas
Marie-Christine Levet (à gauche) et Litzie Maarek, cofondatrices du fonds edtech européen Educapital.

Marie-Christine Levet (à gauche) et Litzie Maarek, cofondatrices du fonds edtech européen Educapital.

Educapital, le plus grand fonds edtech européen, a été fondé par deux femmes

Deux femmes à l’assaut des technologies de l’éducation… Educapital, le plus grand fond d’investissement edtech (la tech pour l’éducation) européen, vient de lever 100 millions d’euros pour son deuxième véhicule, Educapital 2, et vise un hard cap de 150 millions d’ici la rentrée. Il a été cofondé en 2017 par Marie-Christine Levet, pionnière de l’Internet tricolore, avec Litzie Maarek, ancienne de la BPI. Entrepreneure et dirigeante, Marie Christine Levet a notamment lancé, en 1997, la version française du moteur de recherches Lycos (très populaire à l’époque). Pour Informelles, elle décrypte le marché edtech, en pleine croissance, boosté par la pandémie de Covid-19.

Le marché des start-ups dédiées à l’éducation porté par la crise du Covid19

Informelles: Comment la pandémie de coronavirus a-t-elle affecté l’edtech ?

Marie-Christine Levet : Le Covid a perturbé l’éducation de plus de 1,6 milliard d’élèves, selon l’ONU. Les enseignants se sont rabattus sur le système D, des boucles WhatsApp aux vidéos YouTube, en passant par Twitch. Ce phénomène inédit a fait prendre conscience de ce que peut, ou pourrait, apporter le numérique. Notre marché, estimé à 500 milliards de dollars en 2025, a gagné cinq à dix ans.

Longtemps sous-capitalisée, l’edtech européenne change donc de dimension, suite à la pandémie ?

M.-C. L. : Auparavant, l’edtech était réellement concentrée par la Chine et les Etats-Unis, désormais les montants sont mieux répartis. L’an dernier, trois milliards d’euros ont été investi en Europe – trois fois plus qu’avant la crise du Covid (sur 20 milliards de dollars au niveau mondial en 2021). Il y a aussi eu un fort ralentissement côté chinois en raison d’une décision du gouvernement en juillet 2021 (NDLR qui interdit aux entreprises de soutien scolaire de réaliser des bénéfices, lever des capitaux ou s’introduire en bourse) et un essor côté indien. Des sociétés européennes commencent à émerger comme potentiels champions du secteur, tels que la licorne autrichienne GoStudent ou encore la française 360Learning, accompagnée par Educapital. En France, la filière edtech est conséquente et en forte croissance : d’après une étude EY publiée en mars, elle représente 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires et 438 millions d’euros levés, en 2021.

Pénurie d’enseignants, décrochage scolaire, des métiers qui n’existent pas encore…

L’éducation est un vaste domaine… Le capital-risque semble surtout profiter à l’univers professionnel, et beaucoup moins au scolaire. Qu’en pensez-vous ?

M.-C. L. : Les fonds vont là où il y a un marché… Il y a un marché important dans la formation continue et professionnelle, accéléré en France depuis que le Compte personnel de formation (CPF) est devenu réellement BtoC, avec la réforme de 2019 (CPF crédité en euros utilisables grâce au nouveau site et une application). Quant au marché du numérique éducatif, il est encore très centralisé, avec notre millefeuilles administratif à la française, où l’acheteur (mairie, département, région…) n’est pas celui qui utilise (l’établissement, l’enseignant). Pour les start-ups, c’est un marché encore difficile à adresser, or l’école est le creuset de la méritocratie, au fondement d’une société. Une plus grande liberté pédagogique des enseignants pourrait aider à faire entrer l’edtech dans les classes…

« Alors que l’enseignement personnalisé (cours particuliers…) est un symbole d’inégalités, l’intelligence artificielle rend cette personnalisation accessible à tous. » Marie-Christine Levet, cofondatrice d’Educapital

A quels enjeux sociétaux répond la technologie dans l’éducation, selon vous ?

M.-C. L. : Il y a notamment la pénurie d’enseignants au niveau mondial, y compris la France où nous en manquons en maths et en sciences (NDLR : selon l’Unesco, l’Afrique subsaharienne devra, pour atteindre les objectifs en matière d’éducation d’ici à 2030, recruter 15 millions d’enseignants supplémentaires). De plus, alors que l’enseignement personnalisé (cours particuliers…) est un symbole d’inégalités, l’intelligence artificielle rend cette personnalisation accessible à tous ; elle s’adapte au rythme et aux besoins de chacun. C’est un moyen de lutter contre le décrochage scolaire, plurifactoriel mais qui touche davantage les milieux défavorisés. L’edtech s’adapte aux nouvelles générations et leur permet d’apprendre autrement, en s’amusant – comme le fait Labster, accompagné par Educapital, avec ses laboratoires en réalité virtuelle.

Et pour la formation professionnelle ?

M.-C. L. : 85 % des emplois de 2030 n’existent pas encore (Dell/Institut pour le futur)… L’edtech permet de mieux adapter les compétences aux besoins réels du monde du travail.

L’edtech française est plus féminine que la French Tech, mais le compte n’y est pas…

Selon EY, 33% des équipes fondatrices des start-ups edtech françaises intègrent des femmes (fin 2021). La parité n’est pas là, mais c’est mieux que dans l’ensemble de la French Tech, à 24%…

M.-C. L. : Chez Educapital, nous faisons mieux que le marché : 40 % des start-ups de notre portefeuille ont été fondées ou cofondées par une femme. Mais on ne peut pas s’en contenter.

La tech manque de rôle modèles féminins. Pourquoi c’est grave ?

M.-C. L. : Les rôles modèles jouent sur les carrières des femmes. Une anecdote : l’effet Scully. Les filles qui ont regardé la série X Files, avec le personnage féminin Dana Scully (NDLR agent spécial du FBI, diplômée en physique et en médecine) avaient 50 % plus de chances de faire une carrière STIM (science, technologie, ingénierie, mathématiques), selon une étude du Geena Davis Institute on Gender in média/21st Century Fox.

Un conseil à nos lectrices ?

M.-C. L. : N’ayez pas peur de la tech. Plus le numérique s’approche du pouvoir, plus les femmes s’auto-excluent… Pourtant, elles ont été pionnières – c’est par exemple le cas d’Ada Lovelace (1815-1852), créatrice du premier programme informatique.


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