Ukraine : Snizhana Nikiforova, CEO de LOL témoigne de son quotidien

Snizhana Nikiforova, jeune entrepreneuse de 36 ans basée à Kyiv (Ukraine), nous raconte son quotidien dans la capitale assiégée depuis plusieurs jours. Elle témoigne depuis l'abri anti-aérien de sa maison dans le quartier résidentiel d’Osokorky.

Sommaire

  • Snizhana Nikiforova, une entrepreneuse ukrainienne
  • Et l’Ukraine bascule dans la guerre…
  • Le quotidien des habitants de la capitale ukrainienne
  • En temps de guerre, quels contacts avec l’extérieur?
  • “Nous sommes sûrs de gagner” ou le combat pour des valeurs
  • Ces derniers jours en Ukraine

Snizhana Nikiforova, une entrepreneuse ukrainienne

Snizhana Nikiforova est une jeune entrepreneuse de 36 ans. Elle vit et travaille à Kyiv avec sa famille. Après avoir lancé son agence de marketing créatif  LOL (Land of Liberty- Terre de Lliberté, la bien nommée) il y a un an, dont elle est CEO, elle était en train de co-créer une startup dans la Femtech, en tant que CMO (Chief Marketing Officer), hébergée dans l’incubateur local de Demium, lorsque la guerre a éclaté en Ukraine.

Son équipe compte une dizaine de personnes, dont les vies ont basculé du jour au lendemain. Auparavant, elle accompagnait les entreprises dans leur stratégie marketing et de marque, en s’appuyant sur un réseau de freelances dont certains sont basés en Biélorussie. Aujourd’hui toutes ses activités sont à l’arrêt. Depuis, elle aide son pays en tant que “volontaire”. Elle témoigne ici de son quotidien chamboulé depuis le 24 février, dans l’abri anti-aérien de sa maison, située dans le quartier d’Osokorky, à Kyiv.

Et l’Ukraine bascule dans la guerre…

Informelles: Où étiez-vous quand la guerre a commencé ?

Snizhana Nikiforova: J’étais à la maison car il était très tôt le matin. Nous avons entendu des attaques à la bombe, spécialement dans mon district. Ce jour-là, nous sommes allés dans un abri anti-aérien, nous y sommes restés assis. Tout le monde avait peur bien sûr. Le même jour, ma famille est allée se réfugier dans notre maison de vacances. Je suis restée pour m’occuper des animaux (un hamster et deux lapins) de mes enfants.

Vous décidez donc de rester à Kiev ?

S.N.: Oui, je sentais que c’était là qu’était mon énergie. C’est quelque chose de spirituel peut-être, je ne sais pas. Ce que je ressens en moi, c’est que mon énergie doit être ici pour aider les gens. Je suis calme, je n’ai pas peur. J’aide d’autres personnes dans ce qu’ils font. Je suis calme, je dois donc répandre cette énergie ici…

Où êtes-vous actuellement ?

S.N.: Sur la rive gauche, dans le quartier d’Osokorky. C’est une zone résidentielle de Kyiv. Dès le premier jour, il y a eu des attaques à la bombe dans ce quartier.

Quel est votre état d’esprit ?

S.N.: C’est la guerre ! Ici à Kyiv, c’est calme. Mais autour de la capitale, les villes sont attaquées, spécialement au Nord de Kyiv, Irpin et Tchernihiv (Чернігів), parce que c’est une zone proche de la Biélorussie. Beaucoup de troupes viennent donc de cet endroit. De temps en temps nous avons des alertes, des sirènes qui nous préviennent que nous devons aller dans l’abri anti-aérien. Il y a des personnes sans électricité, sans nourriture, sans eau qui sont bloquées depuis plusieurs jours maintenant.

Et vos proches ?

S.N.: Beaucoup de mes amis sont partis en Pologne. Ils partent dans d’autres pays, en Allemagne, en France… Nous aimons l’Europe, moi j’aime l’Europe, les Européens et les villes européennes. Mais je veux rester ici, c’est ma décision. Je pense que je dois être ici. Après la guerre, je viendrai à Paris pour faire autre chose, boire du champagne, un café. Mais aujourd’hui je ne veux pas y aller en tant que réfugiée…

Avez-vous été surprise par l’invasion russe ?

S.N.: Il y a déjà eu une guerre avec la Russie en 2014 dans le Donbass et d’autres régions. Tout le monde savait que la Russie pouvait le faire. Ils ont ça dans le sang. Ils veulent se battre et ils aiment la guerre.

Le quotidien des habitants de la capitale ukrainienne

Racontez-nous vos journées ?

S.N.: J’essaye de travailler en tant que “volontaire”. Je n’ai jamais vu l’Ukraine si unie. Je le constate sur des réseaux sociaux comme Instagram. Les Russes ont fait une erreur stratégique. Ils ne se rendent pas compte que nous sommes au XXIème siècle. Nous avons tous accès à Instagram, Facebook, Telegram et à toutes les informations. Nous pouvons les partager très rapidement. Même sur Instagram nous pouvons trouver et envoyer des messages à d’autres qui sont partis dans d’autres villes. Ici à Kyiv, nous pouvons nous connecter à tous ceux qui sont dans d’autres parties de l’Ukraine. Nous achetons beaucoup de choses pour nos troupes. Beaucoup de choses arrivent tous les jours et nous travaillons tous. Tout le monde travaille comme il le souhaite, mais on est tous « volontaires ». Au début de la guerre, mon équipe et d’autres créatifs ont commencé à partager des informations sur la guerre. Ils ont écrit de nombreux messages et les ont envoyés à la population russe. De nombreuses vidéos et photos ont aussi été envoyées aux civils russes pour les interpeller.

Et votre travail ?

S.N.: Tout s’est arrêté. Mes clients sont ukrainiens, donc il n’y a plus de business. Personne n’a besoin de conseils en marketing, la publicité s’est également arrêtée. Cela fait plus de dix jours que cela a débuté et aujourd’hui nous nous demandons ce qui va arriver dans le futur. Nous devrons peut-être changer de métier…

Vous avez donc accès à Internet ?

S.N.: Oui, à Kyiv, les télécommunications fonctionnent. Les fournisseurs ukrainiens continuent de fonctionner. Les appels sont gratuits même pour ceux qui n’ont plus de compte. Tout est gratuit. Les supermarchés sont également ouverts. Certaines pharmacies, pas toutes évidemment, mais certaines fonctionnent. Tout est encore sous contrôle.

Vous pouvez sortir ?

S.N.: Oui mais il y a des restrictions. À Kyiv, les sorties sont interdites de 20 heures à 7 heures du matin. Les civils ne peuvent pas sortir durant ces horaires, seuls les militaires sont autorisés. Nous pouvons toujours le faire mais c’est difficile. Kyiv a deux rives, à l’Est et à l’Ouest. C’est compliqué de se déplacer d’une rive à l’autre parce que le métro ne fonctionne pas. Mais, même si vous avez une voiture, il y a beaucoup d’embouteillages sur les ponts. Seulement deux ponts sont ouverts durant la journée. Si vous êtes volontaires ou que vous êtes un docteur et que vous devez aller sur l’autre rive, c’est difficile, cela peut vous prendre quatre à cinq heures.

En temps de guerre, quels contacts avec l’extérieur?

Communiquez-vous avec vos proches ?

S.N.: Je parle avec les autres employés de mon premier job et à mes camarades de la startup Femtech. Nous communiquons tous les jours. On se soutient.

Vous avez des collègues en Biélorussie ?

S.N.: Oui, je les contacte, mais c’est dur aussi pour eux. J’ai peur de les joindre parce que ce n’est pas sûr pour eux de communiquer avec moi. Ma mère vient de Biélorussie. J’ai doc aussi une partie de ma famille là-bas et une partie de ma famille à Moscou. En ce qui me concerne, je n’ai pas d’animosité vis-à-vis des Russes. Je ne veux pas répandre cette haine, je ne pense pas que cela puisse aider. En Biélorussie, ce sont aussi des gens de mon équipe. Ils sont plus jeunes, ce sont des créatifs, des designers. Ils veulent aussi partir mais ne savent même pas comment.

Comment va votre famille ?

S.N.: Ma famille est à 50 kilomètres de Kyiv, à Gogoliv dans la province de Brovary. De temps en temps, ils entendent des attaques qui viennent des airs ou des bruits de bombe mais ce n’est pas très proche d’eux. Ils vont bien évidemment dans les abris souterrains et ressortent ensuite. (ses deux filles de 15 et 17 ans ont rejoint leurs grands-parents dans leur maison de vacances)

Pouvez-vous lui rendre visite ?

S.N.: Je peux me rendre en voiture dans leur village. Mais si je veux aller d’une partie du village à la maison de vacances, je dois y aller à pied. Il y a plusieurs barrages de troupes ukrainiennes dans tout le village qui le coupe en deux en quelque sorte.

« Nous ne pouvions pas imaginer ce soutien de la part de l’Europe, des États-Unis et du monde entier. Cela arrive car il ne s’agit pas uniquement d’un combat pour l’Ukraine. Nous voulons vivre dans un pays démocratique et on se bat pour cette démocratie. » Snizhana Nikiforova, CEO de LOL (Land of Liberty)

“Nous sommes sûrs de gagner” ou le combat pour des valeurs

Est-il vrai qu’il y a des femmes au front ?

S.N.: Oui, je ne sais pas exactement combien. Mais elles y sont allées. Il y a d’un côté l’armée régulière et de l’autre des “bataillons territoriaux ». Ce ne sont pas des militaires, mais ils peuvent quand même avoir accès aux armes et collaborer avec les militaires professionnels.

Quels droits pour les femmes en Ukraine vs en Russie ?

S.N.: Je ne connais pas la situation des femmes russes, ce qu’elles peuvent faire. Ici, j’ai travaillé dans différentes entreprises et les hommes m’ont toujours aidé. Nous avons toujours eu une relation normale. Je ne suis pas féministe, mais  je n’ai jamais vécu des situations où je me devais de me montrer féministe. Cela explique peut-être cette guerre. Nous vivons dans un pays libre. Nous croyons en la liberté. Nous avons une communication normale et des lois normales pour les LGBT par exemple.

Que pensez-vous de Volodymyr Zelensky ?

S.N.: Je n’ai pas voté pour lui et je ne le soutenais pas particulièrement. C’est un bon acteur, je l’aimais bien quand il était acteur mais quand il a commencé à devenir président je ne le soutenais plus, contrairement à mes amis. C’était surprenant pour moi qu’ils l’apprécient lui et toute son équipe. Je vois maintenant qu’il est un bon président parce qu’il a cette (belle) énergie et sa voix rassure les gens. Nous ne sommes pas inquiets quand nous le voyons à la télévision, quand on lit ses posts sur les réseaux sociaux. Tout cela fonctionne parce qu’il ne vient pas de la sphère politique ou diplomatique. Quand il parle, il utilise des mots simples, accessibles qui ne sont pas ceux du vocabulaire de la diplomatie. On le comprend toutes et tous, particulièrement dans cette situation délicate.

Vous attendiez-vous à cette solidarité de l’étranger ?

S.N.: Non, je ne pouvais pas l’imaginer. Durant les premiers jours de combat, nous pensions que nous étions seuls contre ce grand pays. La Russie est un bien plus grand pays que l’Ukraine. Ils ont plus de militaires, une population plus importante, ils ont un pouvoir plus grand et peuvent nous battre. Nous ne pouvions pas imaginer ce soutien de la part de l’Europe, des États-Unis et du monde entier. Cela arrive car il ne s’agit pas uniquement d’un combat pour l’Ukraine. Nous voulons vivre dans un pays démocratique et on se bat pour cette démocratie. Ils réfléchissent comme des nazis et des fascistes parce qu’ils bombardent des civils. C’est du terrorisme. Selon moi, ils n’agissent pas comme des militaires mais comme des terroristes.

Vous êtes optimiste ?

S.N.: Oui bien sûr, c’est plus que de l’espoir. Nous sommes absolument sûrs que nous gagnerons. 95% des Ukrainiens sont convaincus que nous allons gagner cette guerre.


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Ces derniers jours à Kiev

Depuis notre interview, Snizhana nous a donné des nouvelles récentes.

S.N.: “Kyiv va bien. À Marioupol, les russes ont bombardé la maternité et l’hôpital pour enfants, ils continuent de terroriser et de menacer. Les Russes sur Instagram écrivent des commentaires sur nos publications disant que c’est faux et des montages photoshop, que les femmes sur les photos de photographes internationaux sont des actrices, donc tout est comme d’habitude. Les civils et les entreprises continuent d’aider et de travailler en tant que bénévoles. Les stories sur Instagram et les chaînes Telegram aident à tout coordonner très rapidement ! Hier, nous avons trouvé comment livrer 10 tonnes d’aide humanitaire pour 200 000 $ pour les enfants des États-Unis vers l’Ukraine en 13 minutes via Insta et Telegram. Et aujourd’hui, avec mon équipe de Demium, nous avons commencé à revenir travailler sur le customer development.”

 

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